Pourquoi « Le cul entre deux chaises »
Non, ça n’a aucun rapport avec la toune ci-haut du groupe Mademoiselle K dont je ne connaissais pas l’existence avant de taper les mots « entre deux chaises » dans Google l’autre jour pour voir si c’était viable de nommer mon blogue ainsi. (bien que j’avoue que la toune me va à merveille)
En fait, il ne s’en doute probablement pas encore, mais le titre de ce blogue me vient de Renart Léveillé qui lors d’une conversation blogosphérique il y a quelques années qualifia ma position en ces termes:
[T]u sembles t’asseoir entre deux chaises par ton refus de choisir une position claire, [...]
C’était la première fois que j’entendais l’expression. Plutôt qu’une tare, je l’ai tout de suite vue comme une merveilleuse façon de décrire ma pensée, j’ai donc répondu:
Tu as raison de dire que je suis entre deux chaises, c’est vrai, je l’assume pleinement.
[...]
[P]our moi, [c'est] la seule position à partir de laquelle il est possible de prendre une décision éclairée.
Entre deux chaises.
J’aime ça. J’aime vraiment ça.
Je pense à renommer mon blogue. Sérieusement.
C’en est evidemment resté là, mais l’idée que c’était là un titre on ne peut plus de mise pour un blogue dont je serais l’auteur ne s’est jamais complètement estompée dans mon esprit.
Il allait donc de soi lorsque j’ai finalement décidé, après ma longue pause, de ne plus revenir au Petit Émerillon et de recommencer à neuf que ce serait le titre de mon nouveau blogue.
Pourquoi cette tournure de phrase s’est-elle inscrite si fortement dans mon esprit? Parce qu’elle est plus que seulement descripive de ma « pensée », elle me décrit à tous les niveaux.
…
La dualité, l’ambiguité et le paradoxe sont au coeur même de mon identité.
Je suis un progressiste… qui prone une approche conservatrice. Un nationaliste francophone… qui réfléchit (probablement plus que) la moitié du temps en anglais. A libertarian… with a bleeding heart (désolé mais elle se disait juste en anglais celle là… trois morceaux de robot à celui qui me donne un bon équivalent français de « bleeding heart »). Un délinquent… qui respecte la tradition. Un passionné hypersensible… capable d’un détachement émotif et d’une concentration mentale à rivaliser avec M. Spock. Un pervert débridé… qui veut se marier et avoir des enfants. Et je pourrais continuer comme ça longtemps. Il y a aussi bien sûr les deux langues, les deux cultures qui m’habite, c’est incontournable. Et plus jeune, quand j’étais ado, à l’age où on essaie de se former une identité, mon style par excellence était de me vetir d’un veston cravate (avec les manches retroussées, c’était les années 80) et d’un jean déchiré. Puis, à l’âge ou on commence à nous mettre de la pression pour qu’on choisisse “ce qu’on veut faire dans la vie”, j’étais paralysé entre prendre la direction des arts ou celles des sciences, j’avais (j’ai toujours) une réelle passion pour les deux. Au fond, il me manque seulement d’être bisexuel et ce serait vraiment complet (j’ai poutant essayé).
Mais plus loin encore, toute ma vie je me suis senti condamné à voir, à vivre même, « les deux côté de la médaille ». Je crois que c’est lié à une étrange capacité que tout le monde possède à différent degrés, mais qui pour moi semble être une seconde nature, celle de « sortir de soi-même » et sinon de se mettre à la place de l’autre, du moins voir la situation d’un oeil extérieur. Comme je dis, tout le monde est est capable d’ouvrir cet « oeil extérieur » et tout le monde le fait régulièrement (quoique qu’il y en a qui semblent quelque peu handicappés sur ce plan), mais la condition naturelle des gens semble être de le garder fermé et de ne l’ouvrir qu’au besoin. Alors que moi, j’ai plutôt énormément de difficulté à le fermer tout court. Quand j’étudiais en théâtre ça transpasaissait jusque dans mon jeu. Un commentaire fréquent de mes instructeurs était de me dire de « fermer la caméra ».
N’allez pas croire que je présente ce « regard externe permanent » comme une vertue qui me donne une meilleure capacité à juger que la moyenne, au contraire. Je dirais même qu’à plusieurs niveaux, c’est un handicap. Et j’en souffre.
C’est utile et nécessaire de prendre distance et d’ouvrir l’oeil extérieur régulièrement si l’on tient à prendre des décisions éclairées. Et c’est selon moi une tare de ne pas le faire suffisament. Mais une fois qu’on a évalué la situation et qu’on s’engage, il faut se re-centrer sur soi-même, filtrer le reste de la réalité et se concentrer sur la partie qui nous concerne. Si on ne ferme pas l’oeil extérieur et qu’on continue à chaque instant à percevoir la situation sous tous ces angles et côtés, on est pris pour douter constamment du chemin qu’on a choisi et on ne cesse de se remettre en question. Se remettre en question est une très bonne chose et j’invite tout le monde à le faire périodiquement. Mon estime de quelqu’un tient beaucoup à sa capacité de remise en question. Mais à chaque instant de chaque seconde, sans pouvoir arreter? Croyez moi, c’est l’enfer. Ça peut créer des moments d’indécision complètement paralysants (qui peuvent parfois durer très longtemps). Une bonne part de l’histoire de ma vie se résume ainsi: J’ai passé tant de temps à me demander sur quel train embarquer qu’ils sont tous partis sans moi. Ça engendre aussi souvent une grande difficulté à « garder le focus » dans quelque entreprise que ce soit. Et ça peut aussi rendre la communication difficile car je vis dans un univers où il est constament sous-entendu que A et B peuvent tous les deux être vrai même quand A contredit B, ce paradoxe ne me pose pas vraiment problème, mais j’oublie souvent que ce n’est pas le cas pour mon interlocuteur.
Mais voilà, ça semble être mon état naturel à moi. Et sans jamais l’avoir exactement perçu en ces mots (ou en mots tout court), c’est une diférence que je ressens profondément depuis que je suis enfant. J’ai appris à vivre avec cette condition… à la contourner lorsque nécessaire… à m’en servir même (ça a ses avantages d’avoir ce « troisième oeil » ouvert en permanence). Mais j’ai aussi toujours cru qu’un jour ça arreterait. Qu’un jour « je serais grand » et que je serais enfin « comme tout le monde ». Ça ne fait pas longtemps que j’ai commencé à accepter que j’allais être comme ça toute ma vie. Je commence enfin à m’y faire. Et puis comme je dis, ça a aussi ses avantages, ça facilite le « thinking outside the box », ça permet de voir des solutions ou des pistes qui n’apparaissent pas instantanément aux autres, ça aide à être flexible et agile dans sa pensée et à jouer sur plusieurs plans.
…
J’ai dis l’autre jour que je m’exprime sur les grandes questions de société sans autorité académique ou politique. Eh bien, si je prétend à une autorité quelconque dans les idées que j’avance ici, c’est celle que je tiens de mon handicap. Je blogue avec l’autorité de quelqu’un qui est condamné à toujours percevoir le monde autrement. Nous ne sommes pas seuls (pas à percevoir le monde comme moi, mais simplement à le percevoir autrement) et nous sommes probablement souvent dans le champ (dans mon cas, le monde tel que je le perçois peut être très complexe et confus et je peux facilement m’y perdre si je ne fais pas attention), mais je crois qu’une fois de temps en temps, nous apportons l’occasionnelle bribe de sagesse qui permet d’éclairer un nouveau racoin du monde des muggles jusque là obscur.
Et c’est pour ça que, même le cul entre deux chaises, je blogue.


Je suis bien content d’avoir participé bien malgré moi, et surtout bien petitement, à la mise en place de ce nouveau projet que je vais suivre avec attention.
Pour ce qui est de l’expression « bleeding heart », je crois qu’elle pourrait se traduire en français par « coeur blessé », voilà!
Bonne continuation!
Vraiment très bon. C’était une lecture plaisante. Je crois que je te comprends un peu plus à cette heure.
T’es un tel ‘librole’ (c’est mon essai de l’orthographe phonétique texane, btw). Tout complexe et divisé, peu sûr et cherchant toujours à savoir mieux. La vie peut être difficile quand on pense aux choses. Ça peut te donner mal à la tête.
C’est comme a dit la jeune fille au capuchon rouge: “Isn’t it nice to know a lot?… And a little bit not.”
Merci.
:-)
Merci à vous deux pour ces commentaires touchants.
@Renart: « coeur blessé », c’est, en effet très joli, mais est-ce qu’on y entend la même chose que l’expression « bleeding heart », c’est à dire quelqu’un dont le coeur seigne devant le malheur des autres et qui crie à et à l’injustice et à l’action, mais qui dans le fond (selon la façon péjorative dont les gens de droite s’en servent pour décrire une certaine gauche) est plus intéressé à guérir son petit coeur qu’à vraiment aider les autres?
En tout cas, c’est un autoportrait qui me fait penser que tu es le genre de gars avec qui il doit être plaisant de prendre une bière pour discuter. On se prendra trois-quatre chaises pour nous deux.
En autant qu’on réussisse à me faire taire à l’occasion. Disons que j’ai la langue beaucoup plus facile que le coup de clavier. ;)